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Un héros heureux

Ce sont « les fêtes ».

Je ne sais pas vraiment ce que l’on fête, à part la consommation, mais je me rappelle qu’à cette occasion on doit se rapprocher de ceux envers qui on a des obligations familiales. Quand en plus on éprouve de l’affection pour eux, cela peut être très agréable.

Toutefois, comme cette année a été riche en événements troublants un peu partout dans le monde, et que l’avenir s’annonce houleux, je me suis demandé si je ne ferais pas bien de trouver un motif plus intime de réjouissance, quelque chose de solide à célébrer. Quelque chose que je puisse partager avec les gens que j’aime, sans que cela ne soit marqué du sceau de  la consommation.

Quelque chose à fêter ? J’ai tout de suite pensé à Edward Snowden.

En 2016, ces 365 jours qui s’achèvent, j’ai vu deux films à lui consacrés, Citizen Four et la version hollywoodienne d’Oliver Stone. Le premier est l’un des meilleurs documentaires que je connaisse, le second n’est pas mal, disons qu’il fournit un bon écho.

J’ai aussi écouté plusieurs interviews et conférences où il s’exprime depuis la Russie, via le numérique. Et puis je le suis sur Twitter. Edward Snowden est un jeune homme remarquable. Il n’avait pas 30 ans lorsqu’il est sorti de sa grotte hawaïenne, échappant à l’ogre NSA, avec ses révélations sur la surveillance de masse. Je côtoie parfois des gens brillants, certains dans ma propre famille (ceux avec qui je vais passer Noël et le Jour de l’An, eh eh). Mais Snowden, ah Snowden ! Il brille d’une intelligence rare, je n’en ai jamais vu de telle.

Ce n’est pas cela que je veux fêter, bien que son esprit aigu en fasse partie, de même que son type très particulier d’humour.

Non, ce qui me réconforte, c’est qu’Edward Snowden est un putain de héros.

Je pensais qu’ils n’existaient que dans les livres d’histoire, et encore, comme dirait l’auteur du chef d’œuvre intersidéral Les trois mousquetaires, quand on lui fait de beaux enfants (il savait de quoi il parlait*). J’admettais avec dépit, amertume, misanthropie et un poil d’auto-apitoiement qu’entre la fiction et la réalité, il faudrait se contenter du credo le plus terne.

Mais haut les cœurs ! pourrai-je souffler avec enthousiasme et bulles de champagne aux miens lors des festivités qui approchent : en ce moment même, respire encore sur cette Terre un authentique héros.

Un être humain étonnant, qui dit des choses telles que « ne soyez pas effrayés, soyez prêts ». Avant d’agir, il s’est demandé comment le faire de la manière la plus responsable possible. À Trump qui éructait le 27 juin 2013 « Appelez-le comme vous voulez, mais Snowden est un traître. Quand notre pays était encore grand, savez-vous ce que l’on faisait aux traîtres ? », il répond « L’Amérique est un pays qui est né d’un acte de trahison, contre un gouvernement devenu incontrôlable** ». Il dit aussi que la loi n’est pas un substitut à la moralité, et qu’il ne regrette rien, peu importe le prix à payer. Qu’une société plus respectueuse des droits humains ne sera jamais le fait des politiciens, mais ne peut découler que des efforts du peuple (bon c’est un américain, il dit « people », on peut traduire ça plutôt par « les gens »). Que le vote n’y suffira évidemment pas. Que le respect de la vie privée est à la base de toutes les libertés fondamentales : il ne s’agit pas d’avoir ou non des choses à cacher, il s’agit de protéger ce qui est important.

Edward Snowden ne pense pas comme beaucoup que la plupart des citoyens s’en foutent. Il croit plutôt qu’ils sont « disempowered » (pas facile à traduire, choisissons « désemparés » puisque dépossédés de leur pouvoir est trop long et dépouvoirés n’existe pas). Ils partent du principe qu’ils ne pourront rien changer à ce monde. Alors que si, et il montre l’exemple, pour que d’autres lanceurs d’alerte puissent oser à leur tour.

Lui-même risque l’extradition de son pays d’accueil, parce que, droit dans ses bottes, il a aussi dénoncé la législation russe sur la surveillance d’Internet, et parce qu’ayant demandé l’asile politique à 21 nations avant d’atterrir là-bas, aucune ne le lui a accordé (honte à la France, honte, honte). Quand l’administration américaine lui a intimé de revenir se faire juger, il a répondu que sa seule exigence était d’avoir droit à un procès équitable. Réponse : « On vous promet qu’on ne vous torturera pas ». À quoi il réplique « Je suis sûr que vous pouvez faire mieux que ça ».
De toutes façons, si la sécurité était sa priorité, il n’aurait pas agi comme il l’a fait, c’est exactement pour cela qu’il est héroïque. Sa compagne aussi, d’ailleurs, qui l’a suivi alors qu’il avait tout perdu, et qui risque également de faire une chute mortelle dans un escalier si l’un des grands de ce monde délègue un crocheur de pattes.

Mais quand on demande à Edward Snowden où il en est, après s’être tant éloigné de ce en quoi il croyait au départ (n’oublions pas qu’il voulait être soldat), il répond « fulfilled ». Je laisse le mot anglais, tellement émouvant, qui signifie « comblé ». Ce grand sage pense que « tant que nous faisons de notre mieux et vivons selon nos valeurs, nous n’avons pas à avoir peur, car aujourd’hui est suffisant ». Il croit pouvoir aider à changer le monde vers le mieux, bien plus que lorsqu’il travaillait secrètement pour la NSA. Moi aussi j’y crois.

Alors voilà ce que je vais fêter, cette année : il y a encore des putains de héros, yek yek yek ! Au moins un en tout cas. Il a toute sa vie devant lui, j’aime voir son sourire, et j’espère qu’il survivra à Donald Trump et Vladimir Poutine.

Garaelle, 18 décembre 2016

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Illustration pour Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas père. Gravure de Jean-Achille Pouget. Ph. Coll. Archives Larbor

Photo : Verre de champagne -cc- Quinn Dombrowski

Capture d’écran : Edward Snowden lors de la Conférence internationale des étudiants pour la liberté en 2015 -cc- Gage Skidmore

* Alexandre Dumas aurait dit : « J’ai certes violé l’Histoire, mais je lui ai fait de beaux enfants » ou une formule approchante.

** Il fait référence à la guerre d’Indépendance lors de laquelle les colons ont crié fuck England and the King en 1783

Pour les anglophones, quelques liens vers des vidéos où Snowden s’est exprimé récemment :
https://www.youtube.com/watch?v=e3svbmlMALM
https://www.youtube.com/watch?v=kHzfGsUvKUc

Gaëlle Cloarec
Club de la Presse Marseille Provence :
Gaëlle Cloarec, journaliste pigiste sur Marseille